Vaisseau SUSIE et une éventuelle station spatiale européenne

L’ISS tire sa révérence. Plutôt que de louer une place à bord de plateformes privées américaines, l’Agence Spatiale Européenne (ESA) envisage une station spatiale européenne après l’ISS, souveraine, modulaire et ouverte au monde.

Quand une ère se ferme, une autre s’ouvre

Depuis novembre 2000, la Station Spatiale Internationale tourne sans interruption autour de la Terre. Ce colosse de 74 mètres de longueur, fruit d’une coopération entre la NASA, Roscosmos, l’ESA, la JAXA et l’ASC, incarne un demi-siècle de diplomatie spatiale. Pourtant, sa fin est désormais programmée. L’ISS sera désorbitée aux alentours de 2030-2031 et finira sa course dans les eaux du Pacifique.

La NASA a déjà tranché : elle confie l’avenir de l’orbite basse au secteur privé. Son programme Commercial LEO Destinations soutient des projets de stations privées portés par des acteurs comme Axiom Space ou Blue Origin. L’Europe, elle, cherche sa propre réponse. Et cette réponse commence à prendre forme.

Le contexte géopolitique accélère les décisions. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les relations russo-américaines dans le domaine spatial se dégradent. Des incidents techniques au cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan, ont mis en évidence la fragilité d’une infrastructure vieillissante et dépendante de partenariats incertains. L’Europe observe. Et elle tire ses conclusions.

L’ESA franchit une étape décisive

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Le 27 février 2026, l’Agence spatiale européenne publie une intention d’appel d’offres pour deux études de Pré-Phase A. L’objectif est clair : évaluer concrètement la faisabilité d’une station orbitale placée entièrement sous bannière européenne. Ces études doivent définir l’architecture technique, les besoins technologiques et, surtout, le modèle économique d’un tel projet.

Jusqu’ici, trois scénarios coexistaient sur la table de l’ESA. Le premier consistait à louer des services auprès des futures stations privées américaines. Le deuxième prévoyait une participation limitée à ces projets communs. Mais c’est le troisième qui s’impose aujourd’hui : créer une station européenne souveraine, capable d’accueillir des partenaires comme la JAXA (Japon) ou l’agence spatiale canadienne, ainsi que des acteurs commerciaux.

Ce choix marque une rupture nette avec le passé. Sur l’ISS, l’Europe s’était contentée de fournir le module Columbus, un laboratoire de 75 m³ lancé en 2008 par la navette Atlantis, représentant à peine 6 à 7 % des ressources totales de la station. Désormais, l’ESA ne veut plus être une simple contributrice de modules. Elle veut être maîtresse d’œuvre d’un complexe orbital modulaire et évolutif.

Un tissu industriel de premier plan

L’Europe n’arrive pas sans atouts dans cette course orbitale. Thales Alenia Space, groupe franco-italien et co-constructeur du module Columbus, s’impose depuis des décennies comme l’un des acteurs industriels les plus expérimentés dans la conception de structures spatiales pressurisées. La société a conçu plusieurs modules de l’ISS, dont Harmony et Tranquility, et a également fourni des éléments clés de la station spatiale chinoise Tiangong. Aujourd’hui, elle travaille sur le module HALO de la future Gateway lunaire de la NASA. Ce savoir-faire unique place l’Europe dans une position industrielle solide pour porter un projet orbital ambitieux.

Airbus Defence and Space complète ce tableau avec ses propres compétences en ingénierie spatiale, héritées notamment du programme Columbus. Ensemble, ces deux géants industriels européens constituent le socle technique solide sur lequel l’ESA peut s’appuyer pour transformer une ambition politique en infrastructure orbitale réelle. L’Europe n’a donc pas besoin de partir de zéro : elle capitalise sur trente ans d’expérience accumulée sur l’ISS.

Une station appelle forcément un vaisseau

Une station spatiale sans vaisseau habité pour y accéder, cela n’a aucun sens. Si l’ESA franchit le pas, elle devra nécessairement financer en parallèle un véhicule européen capable de transporter des astronautes. Deux projets se distinguent aujourd’hui dans ce contexte. SUSIE, concept ambitieux d’ArianeGroup, est un vaisseau réutilisable capable d’emporter plusieurs personnes en orbite depuis le sol européen, l’option la plus aboutie sur le plan de l’indépendance totale. Nyx, développé par la startup française The Exploration Company, représente quant à lui une alternative plus légère et commerciale, initialement conçue pour le ravitaillement, mais évolutive vers le transport humain.

Ce défi du transport habité est loin d’être anecdotique. Il conditionne l’ensemble de la chaîne de valeur spatiale européenne : lanceur, vaisseau, station. Si l’Europe veut une autonomie complète, elle doit maîtriser chaque maillon. Le projet de station spatiale européenne après l’ISS pourrait ainsi devenir le catalyseur d’un programme spatial habité européen inédit, comparable dans son ambition à ce que représentait Apollo pour les États-Unis dans les années 1960.

La souveraineté spatiale, un enjeu stratégique

Pourquoi investir des milliards alors que SpaceX et d’autres acteurs privés proposent des solutions prêtes à l’emploi ? La réponse est simple et directe : l’autonomie. Dans un monde géopolitiquement fragmenté, dépendre exclusivement des capacités américaines de transport et d’hébergement représente un risque stratégique que l’Europe refuse désormais d’assumer.

L’ESA a déjà signé des protocoles d’accord avec des acteurs comme Axiom Space, Vast ou l’alliance Airbus et Voyager pour le projet Starlab. Ces partenariats servent pour l’instant de filets de sécurité. Mais les résultats des études lancées en février 2026 seront déterminants : ils alimenteront les décisions politiques attendues d’ici la fin de l’année.

Le chemin reste néanmoins long. La Chine, avec sa station Tiangong pleinement opérationnelle, occupe déjà une place stratégique en orbite. Si l’Europe ne se positionne pas rapidement, elle risque de rater le train d’une nouvelle ère spatiale. Alors, l’Europe saura-t-elle dépasser ses divisions budgétaires et politiques pour faire de son ambition orbitale une réalité avant que la fenêtre ne se referme ?

Illustration en Une : © Airbus Group


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